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Visite au pays des mineurs de Corée du Sud

Vendredi 15 avril, nous avons célébré les obsèques de Monsieur Ahn qui nous a quitté mercredi soir en silence comme beaucoup d’autres de ses compagnons avant lui. Monsieur Ahn était un ancien mineur, malade de la silicose depuis de nombreuses années. Il avait 62 ans. Monsieur Ahn savait qu’il allait mourir et il a demandé le baptême avant de quitter cette terre qui ne lui a pas fait de cadeaux. Nous avons célébré la messe dans la petite chapelle de l’hôpital pour lui dire un dernier adieu et pour accompagner sa famille dans la douleur. Sa femme, ses deux enfants et quelques membres de la famille étaient là et c’est tout. Mais il n’y avait aucun de ses compagnons avec lesquels il a travaillé autrefois. Beaucoup d’entre eux sont déjà morts, emportés eux aussi par la maladie, ou bien ils sont trop malades pour venir saluer une dernière fois leur ami. Ce matin-là, devant le cercueil de Monsieur Ahn, j’ai ressenti toute la solitude de ces anciens mineurs malades de la silicose : beaucoup sont seuls, avec leur femme et leur famille. Ils meurent aussi en silence, dans la solitude. Les médias nous parlent de choses intéressantes mais souvent futiles. Mais de ces morts-là, de ces ouvriers victimes d’une terrible maladie du travail, ils n’en parlent jamais ou presque jamais… Alors les silicosés continuent à mourir en silence, dans l’indifférence d’une société qui est déjà passée à autre chose !…

C’est pour comprendre des personnes comme Monsieur Ahn, pour mieux connaître leur histoire que le 11 et 12 avril notre petite équipe de la mission ouvrière de Séoul en charge des accidentés du travail et des silicosés a décidé de faire une visite au pays des mines et des mineurs dans le Mont Taebaik dans la province de Kangwon. C’est surtout dans cette région qu’il y avait beaucoup de mines autrefois. La plupart des anciens mineurs que nous rencontrons au cours de nos visites à Séoul et dans sa banlieue ont travaillé dans les mines du Mont Taebaik.

Donc le 11 avril au matin, sœur Cécilia, Rosa, notre nouvelle partenaire qui vient de remplacer Thérésa qui nous a quittés, et Yong Ae, qui travaille surtout avec les accidentés du travail, son mari ayant eu lui-même huit doigts coupés, avons pris le train pour la pays des mines. Après 4 heures de train, nous sommes arrivés à midi dans l’ancienne ville minière de Sabuk. Il n’y a plus de mine en activité à Sabuk mais les trace de la mine restent. La poussière de charbon est partout dans la ville. A la gare quelqu’un nous attendait. C’est Monsieur Kim. C’est un ancien mineur, aujourd’hui malade de la silicose. Monsieur Kim va nous accompagner toute l’après-midi et nous allons partager beaucoup avec lui sur sa vie dans la mine.

Nous allons tout d’abord au restaurant prendre quelque chose, puis Monsieur Kim nous conduit à l’hôpital Yonsei de Sabuk. C’est là qu’il est hospitalisé depuis 11 ans. Il y a environ 200 anciens mineurs silicosés dans cet hôpital qui m’a paru un peu vieillot, pas très moderne. De cette visite, plusieurs visages me reviennent. Je me souviens de ce grand-père de 88 ans qui est à l’hôpital depuis de longues années. Il était assis sur son lit. La position assise semble être la position préférée des silicosés. On les voit toujours assis car cela leur permet de mieux respirer ce qui est leur gros problème. Un autre visage vient me perturber quelquefois. C’est le visage de cette grand-mère qui a aussi travaillé à la mine. C’est un visage douloureux, sans espoir. Le travail a brisé sa vie. Elle est à l’hôpital depuis 3 ou 4 ans et assise sur son lit ; elle attend, en silence, la mort. Elle sait qu’elle ne pourra y échapper

Pendant la visite à l’hôpital, j’ai beaucoup pensé au malades que nous rencontrons à Séoul et dans les environs. Eux, ils n’ont pas la chance d’être hospitalisés et de ce fait ne bénéficient pratiquement d’aucune aide, même s’ils sont gravement malades. Leur solitude est grande. Ils sortent peu, juste une ou deux fois par mois pour aller chercher leurs médicaments à l’hôpital. Ils n’ont pas pratiquement pas d’amis. Eux aussi meurent en silence dans l’indifférence d’une société qui les a oubliés.

Après cette visite à l’hôpital, Monsieur Kim nous fait rencontrer quelqu’un de merveilleux, de généreux. Il s’appelle Monsieur Ju. Monsieur Ju est un ancien mineur qui est aussi malade. En décembre dernier, il vient de fonder une association pour les anciens mineurs malades de la silicose qui ne peuvent pas être hospitalisés. Ce sont les plus nombreux et leur situation est très précaire. C’est pour mieux les aider que Monsieur Ju a fondé cette nouvelle association. Il est enthousiaste et il croit à ce qu’il fait. Il nous demande de l’aider. De retour à Séoul nous parlons de cette association aux mineurs qui viennent à l’hôpital passer des visites médicales. C’est notre manière de travailler avec lui. Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues.

Le soir, après le repas, Monsieur Kim nous parle longuement de sa vie de mineur. Il a commencé à travailler dans la mine il y a déjà presque une trentaine d’année. Il était jeune en ce temps là. Le travail était dur et l’organisation de la mine était militaire. Il se rappelle qu’on lui a coupé les cheveux de force parce que ses chefs les trouvaient trop longs pour le travail !.. On ne lui a pas demandé son avis. Des plus anciens que lui nous ont dit que les contremaîtres les frappaient parfois à coup de bâtons quand ils n’étaient pas satisfaits du travail. Monsieur Kim nous a dit que le travail était pénible. Ils travaillaient durant de longues heures et n’avaient pas beaucoup de repos. Il a aussi travaillé sans masque car c’était impossible avec le masque, nous dit-il. Monsieur Kim a fait aussi de l’action syndicale et pour cela il a été licencié plusieurs fois de son entreprise et il a même passé plusieurs mois en prison parce qu’il avait mené des grèves. Depuis 11 ans, il vit à l’hôpital. Ce qu’il trouve le plus difficile, nous dit-il, c’est d’être coupé de sa famille. Il s’efforce d’aller voir sa famille une ou deux fois par mois, mais cela dépend de sa santé. Car la silicose semble parfois provoquer des crises qui peuvent s’avérer mortelles. MonsieurKim extérieurement ne semble pas malade. Il a même l’air en bonne santé alors qu’il est gravement malade. Cela aussi ajoute à la souffrance des silicosés. C’est une maladie qui ne laisse pas de traces extérieures. Alors certaines personnes mettent en doute leur maladie. Mais il suffit de passer quelques instants avec eux pour voir qu’ils ont beaucoup de mal à respirer et qu’ils ne peuvent pas faire de gros efforts. Nous avons beaucoup apprécié cette rencontre avec Monsieur Kim, quelqu’un de bien, de digne, qui devant nous ne s’est jamais plaint de rien. Par sa vie de travail, par son engagement syndical, par son humanité toute simple, ils nous a beaucoup touchés et il nous a beaucoup apporté. Grâce à lui nous repartirons avec un peu plus de courage pour continuer nos visites et nos rencontres avec les silicosés.

Après avoir passé une bonne nuit dans une petite auberge, ce matin 12 avril, vers huit heures, nous voyons arriver deux jeunes représentants du syndicat de la mine que nous allons visiter. En effet si nous pouvons visiter la mine c’est par l’intermédiaire du syndicat des mineurs de Corée dont le bureau national se trouve à Séoul. D’ailleurs un représentant du bureau du syndicat est là aussi et va passer la journée avec nous. Après le petit-déjeuner pris ensemble, nous prenons la route pour la mine située au cœur du Mont Taebaik, dans un lieu qui s’appelle Toggye. Le responsable du syndicat nous attendait. C’est un homme très sympathique. Il nous présente au directeur de la mine qui est très fier de nous dire que, durant l’année, il n’y a eu aucun accident mortel dans la mine, seulement des accidents mineurs. Il nous dit qu’aujourd’hui le travail s’est beaucoup modernisé et mécanisé. Mais plus de mille mineurs travaillent encore dans cette mine.

Après cette présentation, nous avons rejoint les vestiaires pour nous changer . Nous avons revêtu l’uniforme des mineurs : combinaison, ceinturon, casque auquel nous avons accroché la célèbre lampe qui permet de voir dans l’obscurité de la mine. Nous sommes rentrés dans une galerie en empruntant le chariot brinqueballant qui amène tous les jours les mineurs au fond du puits.

Ce qui m’a le plus surpris en descendant dans le puits, c’est l’obscurité. Il y a bien quelques lampes accrochées tout au long de la galerie, mais elles n’éclairent que faiblement. En fait c’est la petite lampe accrochée à nos casques qui déchire un peu l’obscurité dans laquelle nous pénétrons. De temps en temps nous croisons des chariots remplis de charbon qui laissent échapper un nuage de poussière. On comprend mieux pourquoi il faut porter le masque. Mais c’est surtout cette poussière de charbon qui surprend le plus. Cette poussière nous colle à la peau, elle pénètre partout dans yeux, nos oreilles, dans nos vêtements. De temps en temps nous distinguons dans l’obscurité quelques mineurs qui passent le visage noir de poussière. Nous sommes allés jusqu’au fond de la galerie qui nous a été proposée de visiter. Nous sommes environ descendus à 400 mètres. Avant notre arrivée, on entendait le bruit infernal de la machine qui extrayait le charbon. Mais quand nous sommes arrivés au bout de la galerie, la machine était arrêtée et les mineurs étaient entrain de consolider la galerie, ce qu’il faut faire au fur et à mesure. Nous étions en nage alors que nous ne faisions que passer. Dans le fond de la galerie il faisait 32°C.

Comment peut-on travailler 8 heures à la suite dans une telle chaleur ? Même si le travail de la mine s’est mécanisé et est devenu moins pénible que ce qu’il a été, au fond du puits, nous comprenons que le travail de la mine reste toujours un métier pénible et dangereux. J’ai été surpris de constater que la plupart des mineurs que nous avons vus travailler dans la galerie étaient très jeunes. Le contremaître nous a dit qu’ils n’avaient pas de problèmes pour trouver des jeunes à venir travail à la mine. En remontant, nous nous sommes arrêtés un moment dans la petite salle à manger où viennent manger les mineurs aux heures du repas. Ce n’est pas un hôtel trois étoiles mais c’est propre. C’est un progrès par rapport à l’époque où les mineurs devaient apporter leur casse-croûte qu’ils avaient du mal à avaler car il s’était rempli de poussière. Après deux heures de visites, nous étions contents de remonter à la lumière du soleil et d’aller prendre une bonne douche pour nous débarrasser de cette poussière qui nous collait à la peau. Mais même la douche n’a pas réussi à noyer toute la poussière. Après la douche j’avais encore les yeux qui piquaient. La poussière de charbon s’était incrustée dans la peau….

Après cette descente aux enfers, le chef du syndicat nous a invités dans un restaurant sur la côte de la mer de l’Est qui ne se trouve pas très loin de là. Nous avons mangé du poisson cru en buvant quelques verres de soju, le fameux alcool que les coréens apprécient. Nous avons bien discuté avec le chef du syndicat et avec quelques syndicalistes qui étaient venus avec lui. Il nous a parlé de sa conception du syndicalisme. Pour lui la direction de l’entreprise et le syndicat ne pourront jamais arriver à une union parfaite. La lutte ouvrière est un fait et c’est à travers la lutte que la justice est rendue aux ouvriers. Je trouve qu’il avait une haute conscience de la lutte ouvrière. Je l’ai trouvé très sympathique, très humain et très accueillant. Je lui ai demandé si parfois des médecins venaient visiter la mine comme nous venions de le faire ce matin-là. Il a beaucoup ri en entendant ma question, et ensuite il nous a répondu ceci : « Cela fait presque 25 ans que je travaille à la mine mais je n’ai jamais vu de médecins venir visiter la mine. Alors si vous pouvez persuader des médecins de venir visiter la mine, ici, nous en serions très contents. Il faudrait qu’ils voient dans quelles conditions nous travaillons pour mieux nous soigner. »

Nous voilà donc chargés d’une nouvelle mission : persuader des médecins de venir visiter la mine !… Derrière la demande du chef du syndicat, je pense qu’il y avait surtout une attente : c’est que la société reconnaisse la pénibilité de ce métier, sa dangerosité, et que cette maladie du travail, la silicose, soit enfin reconnue comme une maladie du travail ce qui n’est pas toujours le cas aujourd’hui pour tous. Une visite d’une équipe de médecins intéressés par la vie des mineurs signifierait un peu tout cela. En tout cas il était tellement content que nous soyons venus qu’il a tenu lui-même à nous payer le voyage retour à Séoul.

Cette visite au pays des mines et des mineurs laissera en nous des traces, des visages et le désir de continuer à marcher avec les anciens mineurs malades, ceux qui sont à l’hôpital ou ceux qui sont à la maison. Nous voudrions qu’ils ne meurent plus dans la solitude de leur chambre. Ils nous ont tant donné. Comment pourrions-nous les oublier ? Et pour nous chrétiens, ils sont le visage vivant de Jésus sur le chemin de croix. Les ignorer n’est-ce pas aussi ignorer Jésus qui a partagé nos joies et nos souffrances ?
Emmanuel Kermoal, mep (Avril 2005)


Mise en ligne le samedi 25 février 2006

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