L’Église de France propose la foi
en offrant des outils de réflexion
l’Église de France n’a jamais déclaré la France non-évangélisable. Au contraire, elle offre de nouveaux outils pour proposer la foi dans la société actuelle. Le document le plus décisif sur ce sujet est la Lettre Proposer la foi dans la société actuelle (1996) [1] dans laquelle les évêques de France invitent les catholiques à lire la crise de la foi en Europe comme une chance. Car, plus que jamais, l’Église est provoquée à retrouver l’audace de proposer la foi. Sept ans après Proposer la foi, un nouveau document émanant de la Commission Episcopale de la Catéchèse et du Catéchuménat, Aller au cœur de la foi [2], approfondit la question de la catéchèse comme chemin d’initiation en insistant sur la liturgie de la Vigile Pascale comme le lieu par excellence de l’initiation au mystère de la foi.
En investissant dans la pastorale des jeunes
La vitalité de l’Église France est évidente dans l’investissement des diocèses dans la pastorale des jeunes. Ma plus grande joie et d’avoir travaillé à l’Aumônerie de étudiants de Rennes pendant 5 ans. Les grands rassemblements des jeunes, Taizé, journées mondiales de la jeunesse, pèlerinage de Chartres, retraites au monastère, montrent ces efforts d’évangéliser les jeunes. Les jeunes eux-mêmes manifestent une plus grande ouverture à l’internationalité. Beaucoup vont dans d’autres pays pour découvrir d’autres Églises, d’autres peuples, d’autres cultures.
En faisant attention à la démarche personnelle
La force de l’Église de France est qu’elle a appris à faire attention aux personnes. Je suis touché par le temps que l’on prend pour dialoguer avec des gens qui viennent demander des sacrements dans les paroisses, ou avec les catéchumènes, non pas seulement parce qu’ils sont rares, mais surtout parce que la culture moderne veut que l’on accorde de la place à la démarche personnelle, au désir de la personne. Les jeunes qui frappent aux portes des diocèses et des congrégations religieuses, pour exprimer le désir d’un engagement particulier, bénéficient aussi des mêmes attentions.
La méthode de catéchèse toujours en vigueur est bâtie sur ce principe. Les spécialistes de la catéchèse parlent du modèle anthropologique qui privilégie la fidélité à l’homme. Elle est fondée sur le présupposé que l’être humain possède une ouverture fondamentale au mystère, ce qui fait qu’il est un être en attente voué depuis toujours à la rencontre de Dieu [3]. De plus, si la foi chrétienne est une adhésion personnelle à la personne du Christ, elle demande une maturation, prenant en compte la quête de sens et des désirs personnels. On retrouve cette démarche dans les aumôneries de collèges et de lycées, et aussi, dans les mouvements d’Action Catholique.
Les prêtres, religieux et religieuses se montrent comme des passionnés d’humanité. Ils sont dans différents secteurs de la vie de la société. Malgré de nombreuses réunions épuisantes et l’âge très avancé de la majorité d’entre eux, ils restent fraternels et disponibles. Là aussi, par souci d’adaptation à la société laïque, la majorité des prêtres religieux et religieuses se fait discrète. Ils choisissent l’enfouissement. Ils s’habillent comme tout le monde, le col romain et l’habit religieux sont considérés comme signes de conservatisme ou de prosélytisme. Ils préfèrent ne pas se montrer et mettre l’accent sur la qualité du témoignage de vie. Cette discrétion est aussi dictée par la volonté de donner une image de l’Église différente de celle de l’Église des croisades, de l’inquisition, de la domination qui a conduit jadis au divorce de l’Église et de l’État.
En faisant place aux migrants
l’Église de France se montre prophétique dans l’accueil des étrangers. On le voit dans son soutien aux communautés des migrants d’Afrique, d’Europe, d’Asie et d’Amérique latine. La pastorale des migrants n’a cessé d’affirmer que l’avenir dépendra de la capacité des peuples à se réunir, au-delà des différences, autour des causes nobles, telles que la solidarité, le partage de la foi et la réconciliation des peuples. Les évêques de France multiplient des interventions en faveur du droit des étrangers, en prenant le risque parfois de se faire traiter de naïfs ou d’aveugles. Beaucoup de chrétiens payent de leurs personnes pour que les migrants soient bien accueillis, pour que les sans-papiers trouvent des solutions concrètes à leurs problèmes. L’implication des évêques de France dans le débat sur le voile est un exemple de cette audace, même s’ils ne sont pas souvent écoutés par les décideurs politiques.
Quelle confrontation entre l’Evangile et la culture moderne ?
Malgré tous les efforts d’adapter l’Église à la situation actuelle en Europe, la France en particulier, les chrétiens ont l’impression que les résultats sont insuffisants. Les vocations n’augmentent pas, les églises se vident. Faut-il se résigner à la thèse de ceux qui pensent que la société française a atteint un niveau de sécularisation au point qu’elle n’est plus perméable à la foi chrétienne ? Faut-il sonner le glas de la religion avec ceux qui pensent qu’ayant produit l’homme moderne, majeur, la religion chrétienne a réalisé son essence en tant que religion de la sortie de la religion ? [4]
Comme le suggère le théologien et œcuméniste Lesslie Newbigin, réfléchir sur la mission en Europe c’est poser la question : quelle serait la véritable rencontre entre l’Évangile et la culture moderne ? [5] Cela m’amène à me demander si une partie du problème de l’Église de France ne viendrait pas du fait qu’elle s’est si bien adaptée à la culture moderne qu’elle en a perdu sa force apocalyptique et prophétique ? Cela mérite une explicitation.
La culture moderne s’est constituée contre la religion et la tradition
La culture moderne voulait effacer l’influence de la tradition et de la religion sur l’individu. Elle voulait forger un individu qui soit capable de penser par lui-même et d’agir à partir de ses convictions et normes personnelles. Elle a imposé la rationalité scientifique comme critère de toute vérité. Elle a divisé l’expérience humaine en deux parties : d’une part, la partie privée conçue comme la seule espace pour les certitudes religieuses, et d’autre part, la partie publique pour laquelle l’expérience religieuse doit être pesée sur la « balance de la raison » [6]. Cette distinction privée/publique implique une relativisation des valeurs religieuses et une consécration des trouvailles des experts qui, dit-on, travaillent sur les "faits". Ces distinctions étaient sensés faire naître une société séculière, « une sorte de monde neutre dans lequel nous pourrons tous poursuivre librement les objectifs que nous nous sommes fixés nous-mêmes » [7]. Or cette société séculière se révèle une illusion. L’espace occupé jadis par Dieu comme auteur de la vie est occupé aujourd’hui par de fausses croyances. En France, les paroles des experts de toutes sortes, économistes, généticiens, météorologues sont devenues des dogmes. Les experts sont des prêtres des temps modernes qui dictent ce qu’il faut croire et ce qu’il ne faut pas croire. Newbigin emploie des expressions plus fortes :
« Nous sommes maintenant dans une société païenne dont la vie publique est gouvernée par de fausses croyances. Et parce que ces croyances ne sont pas un paganisme préchrétien, mais un paganisme né du rejet du christianisme, il est de loin plus fermé à l’Évangile que le paganisme préchrétien avec lequel les missionnaires partis à l’étranger ont été en contact durant ces deux derniers siècles. C’est là certainement la frontière missionnaire qui représente le plus grand défi de notre époque » [8].
De plus, l’idéal séculier n’a pas tenu sa promesse de sauver l’individu. Au contraire, il a fermé l’individu dans un narcissisme dangereux et même mortel. Ne pouvant plus s’adosser sur des traditions solides, il est obligé de puiser en lui-même des ressources pour gérer sa vie et faire face à la compétition dans la société actuelle, à l’échec, à la maladie, etc. C’est cela qui explique en une partie le mal être actuel dans les sociétés modernes [9].
Le plus inquiétant est qu’au-delà de la perte de sens individuel le mouvement amorcé par la culture moderne n’offre pas d’outils pour la reconstruction de l’identité personnelle et communautaire. Comme le souligne les évêques :
« les savoir-vivre fondamentaux que véhiculent les grandes traditions sont ébranlés. C’est la grammaire élémentaire de l’existence humaine qui vient à faire défaut : qu’il s’agisse d’accepter la différence sexuelle, de devenir père ou mère, de donner sens à tout ce qui concerne la naissance et la mort » [10].
L’adaptation à la culture moderne ne suffit plus
C’est là que la pastorale de l’enfouissement et le modèle anthropologique de la catéchèse, ou l’inculturation à la française révèlent leurs limites. Ces approches faisaient confiance à l’individu comme source de questions auxquelles l’Évangile apporterait une réponse. Mais le sujet contemporain n’a plus la force de produire des questions. Il n’y a plus de passage direct entre l’expérience humaine et l’accueil de la foi en Dieu. Comment faire l’expérience de foi si l’on n’a pas reçu une grammaire élémentaire de cette foi de la part d’une tradition confessante ? C’est ce qu’affirme Félix Moser dans ces lignes :
« Nos identités ne peuvent pas se constituer et se former à partir d’une pure subjectivité, l’appartenance à une tradition extérieure à soi que l’individu est appelée à intérioriser s’avère un apport essentiel du christianisme. L’expérience spirituelle est aussi nourrie par l’extériorité ; le vécu religieux s’alimente d’images, de symboles et de coutumes diverses. Le lien avec la tradition est utile pour la construction identitaire (…). Face à une identité émiettée par une forme de pointillisme de l’instant, la mémoire longue de la tradition crée un pôle de stabilité et de structuration pour les individus » [11].
D’autre part, la démarche qui veut que la révélation soit une réponse correspondante à la question de l’homme, peine à mettre en relief l’altérité du Dieu-Trinité qui se révèle en Jésus-Christ et l’exigence de conversion que ce Dieu-là adresse à l’homme. L’Évangile n’est pas simplement une réponse aux questions et aux aspirations de l’homme moderne, il fait naître d’autres aspirations et déplace nos recherches.
Si l’Église veut évangéliser l’individu et la culture modernes, elle doit décider de les mettre en question à partir des exigences de l’Évangile. Elle doit aussi refuser la domestication par la culture moderne et faire valoir la foi chrétienne comme une tradition, une culture capable de fournir une grammaire élémentaire pour interpréter la vie humaine. Il ne s’agit pas de ressusciter une chrétienté perdue, il s’agit de refuser de se résigner au nihilisme des temps modernes et à la relégation de la religion dans le domaine privé.
Transmettre la foi comme une langue et une culture
Le don de la foi n’est pas privé. C’est un don public qui n’a de sens que lorsqu’il est transmis. Ce qui n’est pas transmis meurt. Ce qui n’est plus célébré est oublié. Cela demande de dépasser la théorie selon laquelle les enfants découvriront la foi eux-mêmes, un jour. Si personne ne leur enseigne la foi, si personne leur montre comment croire, ils ne le découvriront pas.
La foi est comme une langue. Il faut quelqu’un pour apprendre la langue aux enfants, leur enseigner la grammaire et la syntaxe. Peu à peu, ils commenceront à parler.
La foi est une culture. Qui dit culture, dit l’ensemble des moyens par lesquels un peuple habite le monde. C’est le savoir-vivre. Habiter le monde, savoir vivre, c’est savoir d’où je viens et où je vais, et en fonction de cela, interpréter des choses qui m’arrivent aujourd’hui, organiser mes relations avec les autres. C’est aussi acquérir le sens d’appartenance et de responsabilité à la communauté. Connaître l’histoire de la vie, la mort et la résurrection de Jésus c’est déjà avoir des repères pour interpréter des événements de la vie. Dire que celui qui a été humilié par la mort est debout ou assis à la droite de Dieu, c’est déjà interpréter la mort et l’échec au profit de la vie. L’histoire de la sainteté, celle des témoins dont la vie et la mort ont crié Jésus-Christ sur les routes du monde, est une culture. La prière aussi est une culture. Prier est un art de vivre, savoir dire merci, savoir se recevoir de Dieu, savoir pleurer, savoir se révolter, savoir intercéder et faire une place aux besoins des autres. Les psaumes par exemple nous donnent des mots pour dire merci, pour pleurer, pour consoler, pour s’abandonner, pour pardonner, pour attendre le lendemain qui nous sera donné gratuitement par Dieu.
Si on accepte l’idée que la foi est une langue, une culture, il faut insister sur le fait que la foi est une pratique. La fluidité de l’expression de celui qui parle une langue dépend à la fois de la richesse de son vocabulaire et de la pratique constante de cette langue. Il arrive que les enfants et les jeunes veuillent abandonner la pratique chrétienne parce qu’elle est contraignante. Tout comme, à un moment, ils trouveront l’école contraignante. D’ailleurs, tout peut leur paraître contraignant : la musique, le sport, même s’asseoir à table pour manger. Mais nous savons que si nous les laissons tout abandonner, ils ne pourront pas s’en sortir. Si nous ne laissons pas abandonner ces dimensions fondamentales de leur croissance, pourquoi trouvons-nous normal qu’ils abandonnent ce qu’il y a de plus fondamental : la pratique de la foi ?
Conclusion
J’ai essayé de donner le point de vue d’un étranger sur la mission en France. Il convenait de mettre en relief les forces de l’Église de France qui justifient mon refus de l’idée d’une mission impossible. En même temps, les limites de l’approche missionnaire en France résident dans ses forces. Il me semble, qu’une véritable évangélisation de l’Europe doit adopter une approche différente qu’une simple adaptation à la culture moderne qui s’est imposée comme "La Culture". Si nous acceptons que la révélation de Dieu dans la Bible, surtout, dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus nous donne des repères pour vivre comme des hommes et des femmes devant Dieu, il faut accepter, comme l’indique Leslie Newbigin, que toutes les activités humaines, y compris les axiomes et les présupposés de notre culture soient évalués à la lumière de cette révélation [12].
Enfin, nous sommes des témoins de la Parole de Dieu et comme tels, nous devons accepter les tracasseries que provoque cette responsabilité. Jésus a été expulsé du temple pour avoir raconté ce que les gens n’étaient pas prêts à entendre. Ne convient-il pas de sortir de l’illusion que nous pouvons confesser que Jésus-Christ est notre sauveur, sans que cela nous coûte notre confort, notre tranquillité ? Ce n’est pas parce que notre message rencontre des résistances qu’il est disqualifié. Le refus qu’essuie l’Évangile dans certains contextes peut être aussi signe du scandale de la Croix que la culture moderne voudrait occulter. J’ai rencontré des jeunes qui voudraient suivre le Christ, mais ils se laissent décourager par des clichés négatifs distillés par ci par là par des courants de pensée qui tiennent à faire croire que la foi en Dieu est une aliénation. C’est là que nous devons travailler pour la liberté de pensée et la liberté de choisir.
Bede Ukwuije, CSSp
Spiritain, Nigérian. Doctorand et chargé d’enseignement à l’Institut Catholique de Paris


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