Il semble que les pratiques mensongères ou dissimulatrices se généralisent et qu’il est très difficile d’accéder à « la vérité ». Qui faut-il croire ? Qui dit vraiment la vérité ? D’ailleurs qu’est-ce que la vérité ? Les règles et les méthodes de ce jeu pénètrent peu à peu dans les mentalités, y compris dans l’Église, semble-t-il. La question de la rationalité et de la rigueur scientifique est posée : qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui est mensonger ? Le rapport à la vérité renvoie peut-être à la conception de la parole, la conception de la relation à l’autre et l’idée que l’on se fait du lien social. Pour certaines personnes ou certains peuples, il est peut-être plus important de rester "en relation" avec l’autre ou de ne pas "perdre la face" que de dire ce qui est ; pour d’autres, il est plus important de dire « la » vérité, quitte à rompre les liens sociaux ou à se retrouver isolé, exclu des groupes influents où semble régner ce qu’on pourrait appeler le « mensonge social ».
Il semblerait qu’il y ait actuellement un recul d’une certaine objectivité dans la mentalité religieuse. Or, les sciences humaines mettent l’accent sur l’objectivité, sans oublier le sujet, dans leurs tentatives de mieux connaître l’homme. Les théologiens qui relient la connaissance de l’homme à celle de Dieu font preuve également d’objectivité. Tous les chercheurs de Dieu se soucient-ils d’objectivité et de rigueur scientifique ? La parole critique des théologiens des diverses religions est-elle toujours bien accueillie ?
Les chercheurs de vérité, disons les scientifiques, ne sont pas toujours bien accueillis, souvent parce qu’ils sont très critiques et qu’ils voudraient éclaircir tout ce qui pourrait l’être. Ils posent parfois des questions embarrassantes et, prenant en compte les doutes et les critiques des incroyants ou des “mal-croyants”, ils voudraient élucider de nombreuses questions concernant Dieu, le mal, les relations entre l’homme et son Dieu, les textes sacrés, la force de la prière, etc. Le progrès des sciences et techniques avantage un certain agnosticisme lorsque les méthodes de recherche propres à ces disciplines sont prises, à tort, comme norme suprême pour la découverte de la vérité, y compris religieuse. Il est donc important de chercher comment la foi et la raison s’unissent pour atteindre l’unique vérité, la vérité révélée, Jésus-Christ pour nous chrétiens, la vérité sur l’homme et sur Dieu. L’homme, un être capable de faire confiance en l’autre, en Dieu, accepte de croire, mais, désireux de comprendre, il a également peur d’être trompé. Il doit donc s’habituer à être critique sinon il risque de croire n’importe qui et n’importe quoi.
Pour les chrétiens, le Christ est la vérité, la voie et la vie, venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, sans l’imposer avec force à ses contradicteurs. Son règne est un règne de vérité et de vie. Son esprit, l’Esprit de vérité, éclaire tout homme venant dans ce monde, lui qui a introduit les apôtres dans la vérité tout entière et qui est aujourd’hui force de témoignage, source de rencontres de différents croyants assoiffés de vérité et de paix. L’Évangile que tout chrétien est invité à prêcher à tous est la source de toute vérité salutaire. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité ; il appelle l’homme à le servir en esprit et en vérité, même si celui-ci est souvent tenté d’échanger la vérité de Dieu contre le mensonge.
Comment allier l’éthique des rapports interpersonnels et la forme que chaque culture donne à ces rapports ? Telle est la question fondamentale posée par le thème traité dans ce numéro. La question de la vérité se situe peut-être en amont de la question des rapports interpersonnels, au cÅ“ur du sens donné à la vie. La vérité nous rendra libres (Jn 8, 32), certes, mais de quelle vérité s’agit-il et comment peut-on accéder à cette vérité ? [1] Dans sa quête, l’homme est confronté à des vérités, celle qui peut se présenter au fond de son cÅ“ur, dans sa conscience, celle qui vient des hommes et des femmes, qu’ils soient « scientifiques » ou non, celle qui vient de Dieu, celle que l’on peut rechercher au-delà de diverses religions et spiritualités disponibles aujourd’hui.
Qu’il s’agisse de l’éthique politique, du désir d’influencer ou de manipuler, ou simplement du désir de se comprendre ou de vivre ensemble, les êtres humains s’accordent pour résister de diverses manières au mensonge. La logique du mensonge est difficile à élucider car, au fond, quelles sont les intentions de la personne qui volontairement opte de ne pas dire la vérité ? Elle ne veut pas « perdre la face » ou choisit de « sauvegarder la relation », ou, peut-être, souhaite tromper l’autre, fausser les relations. Du coup, « faire la vérité » ou « tendre ensemble vers la vérité » n’ont pas la même signification selon que l’on a grandi dans une culture asiatique, africaine ou européenne. Non seulement il faut respecter l’autre dans sa manière de se situer par rapport à ce qui apparaît comme « mensonge » ou « vérité », mais il faut oser affirmer sa foi ou ce qui nous paraît être « la vérité », tout en respectant l’autre, sa culture, sa foi ou ses convictions.
Finalement, le Dossier nous interroge sur le rapport entre la dimension subjective de la vérité et sa dimension objective ? Comment faire la vérité et sortir du mensonge ? Comment retrouver le courage d’être vrai ? De quoi parle-t-on quand nous disons « vérité et mensonge » ? De nous, des autres, de diverses réalités ? L’éducation, l’enseignement, la libre recherche mais aussi le dialogue où les uns exposent aux autres la vérité qu’ils ont trouvée ou pensent avoir trouvée, sont des moyens disponibles pour les hommes qui s’engagent dans une dynamique de recherche de la vérité. Hommes et femmes peuvent s’aider mutuellement dans la conquête de la vérité, y compris en cultivant les disciplines intellectuelles et les arts, en partageant largement les progrès des sciences, en ouvrant la famille humaine aux valeurs du vrai, du bien et du beau. Chercher ensemble la vérité ne revient-il pas à chercher ensemble la solution des problèmes moraux de la vie privée et sociale, tout en reconnaissant les limites de la connaissance humaine ? S’il est vrai qu’on peut constater un recul de la rationalité dans une certaine mentalité religieuse, dans certains milieux de croyants convaincus – des personnes sincères dans leur foi pensent qu’une culture scientifique fait reculer le nombre de croyants et de pratiquants – faut-il penser que ces croyants ont abandonné la recherche de la vérité ?
Au-delà des Actualités et des Recensions proposées dans ce numéro, nous sommes invités à élargir notre conception de la communication, nos manières de rechercher et de dire la vérité. Le non-dit vient souvent au secours du dit comme pour nous inviter à être critiques, attentifs à ce que l’autre n’ose pas dire ou, plus exactement, n’ose pas nous dire autrement. Comment emprunter un chemin de libération, de responsabilité, et venir à la lumière ? La foi n’est-elle pas un acte dynamique où la vérité, généreusement donnée, est accueillie avec joie, comme réponse d’amour à un don, la vérité venant vers nous, se livrant à nous. Ne s’imposant que par sa propre force, la vérité pénètre l’esprit avec douceur. L’homme ne vit pleinement selon la vérité que s’il reconnaît librement l’amour de Dieu et s’abandonne à son Créateur. La raison, l’intelligence et la sagesse attirent l’esprit de l’homme vers la recherche du vrai et du bien. Encore faut-il qu’il puisse chercher librement la vérité ! La conscience ne perd-elle pas sa dignité, si l’homme se soucie peu de rechercher le vrai et le bien lorsque l’habitude du péché rend sa conscience presque aveugle ? Comment sortir du mensonge, accueillir la vérité, en vivre et en témoigner librement ?
Pierre Diarra


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