De nombreux documents archivistiques montrent comment à une période où la France est elle-même parcourue par de nouveaux courants – la franc-maçonnerie, la laïcité… – un noyau de prêtres issus de Bretagne ont essayé de communiquer leur foi et favoriser l’instruction dans un contexte économique, politique, culturel et religieux particulier. Rien n’est dissimulé dans cet ouvrage : les difficultés, les erreurs et les errances d’un clergé soumis à une tâche démesurée face au vaudou et à des survivances ancestrales africaines fortement ancrées dans les mœurs.
Au début du XIXe siècle, cette ancienne colonie française devenue indépendante en 1804, qui a rompu avec l’esclavage, tente de lutter contre les rites vaudou et pense trouver dans le catholicisme, religion des anciens "maîtres", un moyen de favoriser dans l’île la diffusion de la civilisation européenne. Depuis trois siècles, le catholicisme est implanté, mais les sacrements sont administrés aux esclaves comme de pures formalités. Le vaudou se propage parce que les prêtres enfuis au moment de la révolution, ont souvent été remplacés par des séculiers peu motivés et peu vertueux.
Plus de cinquante ans seront nécessaires pour qu’un concordat soit signé avec Rome en 1860. Le catholicisme est posé comme la religion de la majorité des Haïtiens et l’Église doit jouir de droits propres. Dès lors, l’encadrement paroissial est renouvelé. L’ancien clergé est épuré et des séminaires sont mis en place. L’autorité ecclésiastique est renforcée et de nouvelles structures matérielles voient le jour. Les prêtres sont en grande majorité recrutés dans les diocèses français et surtout en Bretagne. Leur tâche est ardue entre la difficulté d’accès des campagnes et la moralité déroutante, difficile à modifier, des populations.
L’œuvre religieuse ne s’arrête pas à l’évangélisation. Avec l’appui du pouvoir civil, les congrégations enseignantes françaises prennent en charge l’enseignement dans des établissements primaires, des collèges et des écoles professionnelles. Les communautés religieuses pensent conquérir la société par le catholicisme et entendent éradiquer les idéologies concurrentes en particulier le protestantisme et la franc-maçonnerie qui prend en Haïti une forme particulière. L’Église haïtienne se croit le devoir de lutter contre "la barbarie" africaine que représente le vaudou. Mais là , les discours racistes issus de la colonisation pèsent largement dans les débats.
L’œuvre est proche de la mission dans une terre où le dépaysement est total et les moyens inférieurs aux ambitions. Dans les dernières décennies du siècle, les finances sont insuffisantes et le clergé peu nombreux. Maladies, oppositions idéologiques, fatigues entraînent l’abandon des paroisses. Des postes d’instituteurs congréganistes deviennent vacants et l’appel aux laïcs est décevant. La "République" manque d’argent et ne peut plus payer le clergé. L’agitation politique concourt à remettre en question les quelques avancées obtenues. Les liens étroits du clergé avec le pouvoir civil, son manque de neutralité politique sont cause de vives accusations. Il lui est reproché de ne pas respecter les libertés individuelles et de mettre en avant un type de chrétienté médiéval. Le combat ne peut que se renforcer entre les élites haïtiennes attachées aux idéaux révolutionnaires, partisans du libéralisme et un clergé engagé dans le développement d’une société entièrement chrétienne. De plus, les prêtres sont accusés de soutenir les intérêts de la France. L’île veut créer un clergé national mais sans réels résultats et se pose l’intérêt du développement du protestantisme jugé plus ouvert et plus respectueux du pouvoir temporel. Mais, les concordataires n’établissent aucun lien avec les protestants et présentent le catholicisme comme la seule religion adaptée aux mentalités locales. En 1915, l’invasion américaine correspond à l’aboutissement de la décomposition politique et économique du pays. Dès lors, les rêves d’une "petite Bretagne" noire et catholique s’évanouissent.
La proximité du vaudou et du catholicisme semble avoir favorisé le fétichisme et l’idolâtrie. Les symboles chrétiens ont été utilisés par les prêtres vaudou et un mélange s’est réalisé entre rites chrétiens et pratiques traditionnelles. L’île a développé sa propre spécificité et un décalage dans l’évolution des mentalités se fait jour à la Martinique et à la Guadeloupe. Mais l’entité caraïbe a prédominé, bien que l’île ait souffert de son contexte économique défavorable et de ses particularités sociales et économiques : le nombre des enfants illégitimes, la polygamie et le "plaçage" [1]. Les lois de l’Église romaine ne se sont pas adaptées aux particularités de la société haïtienne. Le Haïtien est franc-maçon et catholique. L’île est en lien avec l’Afrique et les pratiques africaines. Elle cherche toujours à garder ou à rétablir le lien. Le clergé ne connaissait pas suffisamment le culte haïtien et son ancrage familial, le culte des ancêtres, et n’avait pas suffisamment évalué les imbrications des deux religions.
Les prêtres bretons ont été des missionnaires qui ont agi avec leurs convictions. Leurs origines sociales et leurs motivations personnelles pour quitter leur Bretagne natale pour cette île lointaine sont à peine abordées ainsi que leur vie quotidienne dans les Caraïbes. C’est un regret. Mais, le travail et l’insertion dans la société haïtienne des Spiritains, des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny et des Filles de la Sagesse sont bien mis en évidence. Ce livre est riche d’enseignements toujours d’actualité et peut servir de référence, à une période où chacun s’interroge sur l’ouverture vers l’autre, l’œcuménisme, l’acculturation et la tolérance.
Françoise Hatzenberger


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