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Une science impériale pour l’Afrique ; la construction des savoirs africanistes en France 1878-1930
SIBEUD ( Emmanuelle ) , Paris, EHESS, 2002, 357p.

HISTOIRE

L’auteur, historienne enseignante à l’université Paris VIII, nous emmène au cÅ“ur des réseaux coloniaux constitués autour des sciences de l’homme, qui s’institutionnalisent à l’époque : le Musée d’ethnographie du Trocadéro est fondé en 1878 et l’Institut d’anthropologie en 1911, juste après l’Institut d’ethnologie international de Paris (1910). Son travail interroge les revues dites scientifiques de la période coloniale dans leur rapport avec l’Afrique ainsi que les bibliothèques des grands musées des sciences de l’homme. Quelques index rendent une lecture ponctuelle plus pratique. Une vingtaine de documents rappellent les premiers sujets africains. 65 biographies et leurs publications respectives sont sélectionnées pour leur apport scientifique à l’africanisme.

L’Afrique est parcourue par les explorateurs mais aussi par les missions scientifiques. Dès 1886, le propre frère de Savorgnan de Brazza rapporte 100 caisses d’une expédition en vue d’une exposition au muséum. De leur côté, en métropole, les nouvelles sciences coexistent de manière conflictuelle : alors que l’ethnographie saisit chaque population dans son individualité, l’ethnologie tente de les catégoriser dans des races homogènes et l’Afrique offre le terrain des premières études. La prestigieuse Revue scientifique publie les enquêtes coloniales qui apportent selon l’auteur, un « habillage scientifique à la mise en scène politique de l’Afrique française ». Mais l’ethnographie s’intéresse peu à l’Afrique, ses populations ne relevant pas de la science des civilisations. Ainsi, le musée du Trocadéro et sa Revue d’éthnographie, lancée par Lamy en 1882, préfèrent les champs américaniste et orientaliste. C’est la Société d’anthropologie qui assure la promotion des travaux africains, sans toutefois organiser une campagne d’étude méthodique et scientifique de ses populations.

La décennie ouverte par la première section coloniale à l’exposition internationale de Paris en 1889 est riche en productions. Elle suit de près la première Société africaine de France (1888), vivier d’experts en tous genres se proposant d’étudier les questions scientifiques et coloniales du pays. Mais les conférences s’adressent davantage au grand public et la Société s’intéresse surtout aux dernières terres encore libres, convoitées par la métropole. L’échec de cette Société pousse son secrétaire fondateur à l’abandonner, en 1895, pour la Société d’ethnologie, jugée plus scientifique. Le terme africaniste est alors frappé d’ostracisme. L’Afrique est devenue un non-objet que contournent les revues et les congrès scientifiques de l’époque. On reproche aux images de populations africaines leur caractère officiel et leur objectif faussement scientifique : intégrer les populations colonisées dans la catégorie impériale des indigènes, assujettis à la métropole.

Du côté colonial, les broussards sont les enquêteurs de terrain qui offrent des synthèses importantes et inédites, fruits d’années d’observation et de cohabitation avec les Africains. Leur porte parole est Delafosse. Par les nombreuses tribunes que leur offrent les revues françaises, ces érudits font émerger une somme de connaissances sur les peuples colonisés. Parmi eux se distinguent les missionnaires catholiques dont le travail d’enquête est remarqué. Mgr Alexandre Le Roy montre la voie en participant à la revue Anthropos. Les publicistes de la colonisation, autour de l’Union et de la Revue coloniale recherchent des savants qu’ils trouvent auprès des fonctionnaires de l’empire. La première Revue indigéniste, créée en 1906 par Bourdarie sollicite aussi les gestionnaires coloniaux comme correspondants. Mais elle reste dans ces années 1900 la seule capable de nuancer l’impérieux discours de la propagande coloniale. Le rôle des broussards est posé encore une fois par la toute nouvelle Société de Géographie de l’Afrique Occidentale Française, née en 1907 à Dakar : chargée au départ de définir une véritable science coloniale, elle ne parvient pas à mobiliser les administrateurs autour du projet scientifique et échoue deux ans plus tard.

Les années 1910 sont marquées par des fondations (Institut d’ethnologie international de Paris, Institut français d’anthropologie, Société d’ethnographie…) qui présentent une renaissance de l’ethnographie affranchie de l’anthropologie. C’est ce contexte que choisissent les géographes vidaliens pour exposer leur toute nouvelle géographie humaine. Sommés de justifier le quadrillage impérial comme nouveau cadre de vie africain, ils refusent eux aussi de cautionner le discours colonial. Jean Brunhes paraît faire exception. S’inspirant de l’anthropogéographie allemande (Ratzel), il expose le nécessaire encadrement des primitifs pour la protection des richesses du milieu. Ses Principes de géographie humaine parus en 1910 déclenchent une réaction de spécialistes qui démontrent l’existence d’une histoire et d’une civilisation, même chez les plus primitifs, à l’exemple de Delafosse décrivant le Soudan dans les 3 volumes du Haut Sénégal-Niger.

Après la première guerre mondiale, la mise en valeur de l’empire, en tant que valeur et espace refuges, conduit à « reconnaître, prendre en compte et conserver les cultures des populations dominées ». Quelques experts sont nommés pour encadrer une politique indigène enfin conforme aux principes républicains : Delafosse, Bourdarie, Martineau, coauteur d’une volumineuse Histoire des colonies françaises. En 1930 naît la Société des Africanistes. Elle s’enrichit des voyages scientifiques comme la mission Dakar-Djibouti qui, de 1931 à 1933, collecte une somme d’informations sur les pays et les peuples rencontrés. Le résultat : l’« invention d’une Afrique et d’un Noir authentiques », qui brise alors les représentations de l’Afrique imaginaire des blancs.

Ainsi, pour Emmanuelle Sibeud, « l’africanisme ajoute à l’aliénation politique et économique une aliénation intellectuelle plus difficile à contester. En ce sens, il est bien une science impériale ». L’africanisme a surtout souffert d’une science de l’homme en formation, mal établie, qui hésitait entre l’expédition et les enquêtes de terrain et la théorie des savants parisiens. Pourtant, les échanges entre le centre universitaire et la périphérie coloniale relèvent davantage du « jeu passionnant » que de la frontière et l’ethnologie française s’est finalement définie sur les accommodements de l’un à l’autre. Terminant sur une note d’espoir pour l’indépendance du monde scientifique, l’auteur conclut que « l’exercice de la domination coloniale n’a pas suscité en France de science coloniale (..) c’est à dire de science nationale qui serait explicitement et entièrement dévouée à la colonisation ».

J. M. Vasquez


Mise en ligne le vendredi 14 janvier 2005, par Laurence Brogly

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